L'impérialisme collectif succède aux impérialismes en conflit

Chapitre 1 Commerçants, industriels et financiers : une multiplicité d’impérialismes en conflit[1]

La Polynésie se situe, depuis l'arrivée des premiers Européens, d'abord dans le contexte des royaumes occidentaux qui voient cependant leur caractère féodal se transformer petit à petit avec le développement de l'industrie, du commerce et de la finance, ensuite dans le contexte d'un marché mondial avec la concurrence des nations industrielles et des firmes multinationales.

1.    Le capitalisme

Alors que le terme « économie de marché » renvoie à un monde idéalisé d'échanges entre des agents économiques privés, le terme capitalisme, qui souligne la concentration de la propriété des moyens de production entre quelques mains, face à la grande masse qui ne peut vivre qu'en vendant sa force de travail, paraît mieux approprié pour caractériser cette société qui tend à s’étendre à toute la planète.

2.    La mondialisation

On dit que nous sommes à l'époque de la « mondialisation ». Mais la mondialisation du capitalisme commence avec la découverte de l’Amérique, et la mondialisation actuelle n’est que la dernière forme d’expansion territoriale du capitalisme. La mondialisation est la construction du marché mondial, avec la progression des échanges, la progression du flux des capitaux et l'exploitation globale de toute la planète.  La mondialisation du capitalisme a suscité des conflits armés permanents. Elle a détruit des vies et des cultures. Elle a jeté en esclavage une partie de l'humanité et engendré les misères les plus horribles.

L'état actuel de la mondialisation se caractérise par la croissance très importante des opérations de change et des flux internationaux de capitaux, par l'expansion des multinationales et par le nouveau rôle attribué aux institutions financières internationales telles que le Fonds monétaire international où la Banque mondiale.

3.    Les impérialismes et une concurrence d’abord nationale

L'impérialisme n'est pas un stade du capitalisme mais le caractère permanent de son expansion globalisée. Jusqu'en 1945, on a une multiplicité d'impérialismes en conflit.

Les batailles concurrentielles entre firmes et entreprises capitalistes s'exercent d'abord sur les marchés nationaux, les vainqueurs de la compétition se produisant en bonne position sur le marché mondial.

La première guerre mondiale est l’exemple d’un conflit sanglant entre impérialismes pour la domination du monde.

4.    Le conflit anglo-français au sujet de la Polynésie

La Polynésie a connu essentiellement l'impérialisme britannique et l'impérialisme français, dont le conflit sera résolu par un partage de l'Océanie, les Anglais obtenant la Nouvelle-Zélande. Ce conflit entre les deux impérialismes a laissé des traces, quand on constate par exemple qu’il existe au niveau politique des partis de sensibilité française et des partis voulant se fondre dans le monde anglo-saxon, celui des États-Unis, de la Nouvelle-Zélande et de l'Australie. Au niveau religieux, existent des sectes protestantes d'obédience américaine à côté des religions catholiques et protestantes européennes. Au niveau économique, même si les relations avec la France sont importantes, les importations des fruits et des légumes des États-Unis et de la viande de Nouvelle-Zélande, la proximité de ces deux pays pour y faire des courses ou pour y passer des vacances créént des liens réels

 



[1] Samir Amin,  « La Pensée », janvier 2005, et Gérard Duménil, Dominique Lévy, « Economie marxiste du capitalisme », 2003, La Découverte, 115 pages

Chapitre 2 L’impérialisme collectif, nouvelle étape de la mondialisation[1]

1.    Le système impérialiste menacé par l’industrialisation des périphéries et les indépandances politiques

La multiplicité des impérialismes exprime la première phase du système impérialiste mondialisé, phase caractérisée par le monopole de l'industrie dans les centres, les périphéries étant exclues de l’industrialisation. Pour l'impérialisme français, le centre s'appelle la métropole et les périphéries l'outre-mer.

 Les mouvements de libération nationale mettent en cause la domination des centres en privilégiant l'industrialisation, dans leur perspective d'un « rattrapage ». La révolution d’octobre 1917 en Russie est un des premiers de ces mouvements de libération.

Dès 1945, après la victoire de l’URSS contre les puissances fascistes et l’extension en tâche d’huile des mouvements d’indépendance nationale (mouvements anticolonisateurs, souvent antiimpérialistes, parfois anticapitalistes), les centres se sentent menacés. Si les centres veulent garder leur domination, il faut qu’ils changent le caractère du monopole qui fondait la domination sur les périphéries.

2.    Le néolibéralisme : technologies, ressources naturelles, flux financiers, communications, armements

Les centres se réorganisent alors autour de plusieurs contrôles qu’ils monopolisent, le contrôle des technologies, le contrôle d'accès aux ressources naturelles, le contrôle des flux financiers, le contrôle des communications et le contrôle de la production des armements de destruction massive.

Concurrence d’abord mondiale

Les batailles concurrentielles entre firmes ne s'exercent plus sur les marchés nationaux mais d'emblée sur le marché mondial. Les vainqueurs de ces luttes concurrentielles s'imposent de surcroît sur leurs terrains nationaux, la puissance mondiale commandant dorénavant la présence nationale.

Multinationales, actionnariat, Etat minimum

Ces firmes transnationales ont des intérêts communs dans la gestion du marché mondial. Cette solidarité s'exprime par le ralliement massif au néolibéralisme globalisé. Le néolibéralisme renvoie à de nouveaux modes de fonctionnement du capitalisme. Une nouvelle discipline de travail et de la gestion, au profit des créanciers et des actionnaires, le recul du rôle de l'État en matière de protection sociale et de développement économique, la croissance des institutions financières, la création de nouveaux rapports entre secteur financier et secteur non financier à l'avantage du premier, l'encouragement des fusions et acquisitions, la déréglementation financière, le renforcement des pouvoirs et l'autonomie des banques centrales, dont l'activité est finalisée sur la stabilité des prix, le drainage vers les centres des ressources des périphéries.

3.    Les Etats-Unis, moteurs du néolibéralisme

En 1971, les États-Unis suspendent la convertibilité du dollar. En 1974 les États-Unis libéralisent la circulation internationale des capitaux. L'Europe suit. Les États-Unis haussent aussi les taux d'intérêt de manière considérable. Du coup, l'inflation diminue, les revenus des créanciers sont rétablis et l'endettement de l'État, qui croît, justifie l'abandon de la protection sociale.

4.    Le social libéralisme des partis socialistes

Le socialisme réformiste européen se met rapidement à l'école du néolibéralisme. Sous la pression des luttes populaires réelles et potentielles, pour ne pas se couper de sa base électorale, il conserve de manière tactique une partie des systèmes de protection sociale, constituant ainsi un social néolibéralisme.

5.    Le leadership américain de l’impérialisme collectif

Les États-Unis sont vus comme les défenseurs des intérêts communs, même s'ils ne partagent pas équitablement les profits du leadership, même s'ils s'emploient à vassaliser leurs alliés. On a donc un impérialisme collectif qui remplace la multiplicité des impérialismes en conflit.

6.    La barbarie nucléaire et la domination totale des Etats-Unis

Le négationnisme sur Hiroshima et Nagasaki se complète par la valorisation du rôle des Etats-Unis dans la défaite du fascisme, dans la lutte contre le communisme et dans la lutte pour les droits de l’homme. L’arme nucléaire est promue comme moyen de défense des droits et libertés, alors que l'utilisation de l'arme atomique et la menace de son utilisation relèvent de la guerre totale, une guerre qui s'attaque aux civils et veut terroriser les sociétés. Les Etats-Unis renouent ainsi avec leur pratique des exterminations des Indiens en Amérique du Nord et reprennent à leur compte le pire des exterminations des colonialismes anglais, français, hollandais, portugais, espagnols, allemands ou russes, avec le langage de la défense et de l’exportation de la démocratie. On comprend une des utilités d’une négation officielle du génocide des Indiens.

  Le projet de la classe dirigeante des États-Unis donne un rôle décisif à la dimension militaire, en l'occurrence fondée sur le monopole nucléaire. Les États-Unis auraient le « droit » exclusif de gérer le monde conformément à leurs « intérêts nationaux ». Tout droit supranational, a fortiori tout droit international, est écarté. Le droit à des guerres préventives possibles contre la Russie, contre la Chine, contre l'Europe ou contre toute autre alliance exprime la volonté des États-Unis de ne pas tolérer la constitution d'une puissance capable de mettre en question son monopole de domination sur la planète.

7.    Le reste du monde paye la facture des consommateurs US

Le contrôle militaire de la planète permet d'imposer le flux « spontané » des capitaux qui compense le déficit américain. Le monde produit, les États-Unis consomment. Cette organisation de l’économie mondiale concerne tous les segments du système productif puisque le déficit commercial américain concerne tous les segments de son système productif.

8.    La limitation de l’inflation, favorable aux Etats-Unis

Les politiques de limitation de l’inflation des pays alliés des Etats-Unis permettent de dégager un surplus d'épargne exportable pour payer les dettes des consommateurs des Etats-Unis.

9.    Une reprise toujours médiocre, à la traîne

La reprise des pays autres que les Etats-Unis est toujours médiocre et dépend de la reprise des États-Unis, toujours un peu meilleure parce que soutenue artificiellement par les épargnes de ces pays volontairement vassaux, au détriment de leur croissance et du bien-être de leurs populations.

10.                      Le dollar et la BCE

La gestion de l'euro par une banque centrale européenne complètement indépendante de tout contrôle politique des instances européennes, ce qui ne veut pas dire qu'elle soit indépendante des diktats économiques et idéologiques américains, convient parfaitement à la compétitivité des marchandises des Etats-Unis, qui, quant à eux, gèrent le dollar de manière politique, la FED étant responsable devant le Congrès.

11.                      La limitation des déficits européens, favorable aux Etats-Unis

La gestion des déficits nationaux des pays européens non par la politique mais par les critères du pacte de stabilité ne font que favoriser des Etats-Unis, maîtres de dépasser autant qu’ils le veulent leurs déficits pour relancer leur économie et passer des commandes.

12.                      La casse des services publics et de la protection sociale, favorable aux Etats-Unis

La destruction des services publics, des entreprises publiques et de la protection sociale par les directives d’une Commission européenne non responsable devant le Parlement européen fragilise le lien européen.

13.                      Le capitalisme managérial

. Le capitalisme managérial est le résultat de la combinaison de deux structures de classe, celle propre au capitalisme avec les propriétaires des moyens de production d'un côté, les salariés de l'autre et les classes moyennes au milieu, et celle nouvelle opposant, à l'intérieur de la classe des salariés, les cadres, à qui les propriétaires ont délégué des tâches de gestion, et les employés et ouvriers sous leur direction. Des compromis se nouent entre la finance et les cadres, dans l'État et dans les directions d'entreprise.

14.                      L’hégémonie de la finance

Dans la configuration de pouvoir propre au néolibéralisme, la finance est hégémonique. Pour maintenir son pouvoir elle noue un compromis avec les hauts gestionnaires, à l'interface propriété-gestion, et avec les épargnants.

15.                      Une alternative

La culture politique des États-Unis considère que la révolution américaine ouvre la page de la modernité, l'ère de la quête illimitée de la liberté politique. La Révolution française est réduite à la lutte limitée contre la pauvreté et les inégalités. De plus, les révolutions françaises, russe et chinoise auraient une tendance totalitaire, dans la mesure où elles mettent en question les exigences du déploiement du capitalisme, alors que la Constitution des États-Unis a été construite pour écarter tout danger de dérive populaire. La formation de la culture politique européenne est le produit de moments structurants (les Lumières, la Révolution française, le mouvement ouvrier et socialiste, le marxisme, la révolution russe), succession d'avancées façonnant le contraste droite-gauche, et de restaurations (remises en cause de la laïcité et de la démocratie, mobilisation des peuples pour les projets impérialistes). La formation de la culture politique des États-Unis est marquée par la dominance de la droite, qui a fait des États-Unis le pays le plus sûr pour le déploiement du capitalisme. Successivement, c'est l'installation de sectes protestantes anti-Lumières, le contrôle de la Révolution par la bourgeoisie coloniale, en particulier sa fraction esclavagiste dominante, l’alliance de la bourgeoisie avec le peuple, fondée sur l'expansion des frontières, impliquant le génocide des Indiens, la succession des migrations faisant avorter la constitution d'une conscience politique socialiste et lui substituant le communautarisme.

Une des batailles majeures qui décidera du sort de l'humanité tourne autour de l' « américanisation » de l'Europe, consistant en la destruction de son héritage culturel et politique et son remplacement par celui qui domine aux États-Unis. C'est l'option des forces dominantes en Europe.

Une alternative existe. Les pays qui, actuellement, placent le surplus de leurs capitaux aux États-Unis, doivent le placer chez eux. Ils doivent abandonner les politiques déflationnistes, qui ne favorisent que l'exportation de l'épargne, et mobiliser les surplus d'épargne, pour développer les emplois locaux, pour relancer la consommation et l'investissement. Cela suppose un rééquilibrage des rapports sociaux en faveur des classes travailleuses, des alliances de classe et des alliances de la France avec l'Allemagne, avec la Russie, avec la Chine et avec l'Inde, pour constituer un front antihégémonique.



[1] Samir Amin

 

 

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Dernière mise à jour de cette page le 16/06/2006

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