1. L’ancien Tahiti des chefferies relativement autonomes[1]
Présentons la vision d’Ellis. Avant l’arrivée des Européens, dans chaque district, comprenant une ou plusieurs vallées adjacentes, domine une organisation comprenant la noblesse (un chef, l’arii rahi, et des princes, les arii), assistée de prêtres, de guerriers, de serviteurs et de prisonniers esclaves, et, communs à plusieurs, voire à toutes les chefferies et circulant entre elles, des prêtres et des comédiens. Il y a aussi les propriétaires fonciers (les raatira, qui sont consultés par le chef en cas de guerre), les serfs (les manahune, vivant de l’usufruit des terres des nobles et des raatira), et les esclaves capturés au cours des guerres. Les serfs sont d’abord des horticulteurs. Ils aménagent des terrasses et des systèmes d’irrigation, produisent le uru (arbre à pain), le taro, l’igname,la patate douce, le fei, la banane, la canne à sucre, cueillent le coco, le mape (sorte de châtaigne) et la noix de pandanus. L’introduction d’outils en fer par les Européens accroîtra les récoltes.
Tahiti est divisée en six coalitions ou clans : Teva I Tai (dans la presqu’île, avec la dynastie des Vehiatua), Teva I Uta (sur la côte sud, avec les chefs Amo, Tati et Opuaharaa, et le marae de Mahaiatea), Te Porionuu (sur la côte nord, dans les districts de Pare et Arue, avec Tutaha, mort en 1773, puis Tu, le roi Pomare 1er), Te Oropaa (les districts de Punaauia et Paea), Te Fana ( district de Faa), Te Aharoa (côte nord-est).
Le chef de clan s’appelle donc arii rahi. Les iatoai sont des sous-chefs placés à la tête de subdivisions territoriales secondaires sur lesquelles le chef a un pouvoir limité. La vie du groupe tribal est organisée autour du marae, le lieu de culte. Selon l’importance des marae possédés par chaque famille, s’instaure une hiérarchie des marae et donc des clans. Les marae sont dédiés aux dieux, desquels les arii descendent en ligne directe. Les chefs disposent donc de très grands pouvoirs religieux qu’ils délèguent à des grands prêtres choisis dans leur propre famille. Les arii font connaître à la population les intentions divines. Ils décrètent le tabou sur telle chose, tel animal, telle personne, tabou dont la violation est punie de mort.
Lors des cérémonies religieuses, les sacrifices humains sont nombreux. Le choix de la victime humaine est de l’arbitraire des chefs et des prêtres, qui exécutent au nom des dieux ou en tant que représentants des dieux, ce qui maintient dans la peur des dieux et dans la soumission à l’organisation la grande masse de la population.
Les guerres entre districts ou alliances de districts, fréquentes, sont d’extermination. Le vainqueur assassine prisonniers, femmes, enfants, vieillards, détruit et pille les habitations et les cultures. Dès qu’une guerre est annoncée, la population civile se réfugie dans la montagne ou dans une autre île. Ellis dit ne pas pouvoir parler des pratiques extraordinairement horribles, telle celle consistant, pour le bon guerrier, à transpercer le corps de son adversaire, etc.
En public, le chef et son épouse apparaissent toujours à dos d’homme. Les gens doivent marquer leur respect en se déshabillant jusqu’à la taille, sous peine de mort. Les vêtements et les maisons du chef, les serviteurs qui le portent, tout ce qu’il touche, sont tapu (sacrés). En temps de paix, le chef ne peut marcher que sur les terres de ses districts héréditaires.
Le chef abdique à la naissance de son fils. Dès qu’un fils naît, le chef devient sujet, et l’enfant est proclamé chef. Les affaires continuent à être gérées par le père, mais au nom du fils. Le chef devient le régent de son fils.
Les hommes ont le droit de manger du porc, de la volaille, certains poissons, des bananes et des noix de coco, tout ce qui fait l'objet d'offrandes aux dieux, mais pas les femmes, sous peine de mort. Les femmes n'ont pas le droit de préparer leur nourriture sur le même feu que les hommes, et les paniers qui conservent la nourriture des hommes et les maisons dans lesquelles ils mangent sont également sacrés et interdits aux femmes, sous peine de mort.
Telle est la réalité, telle qu’Ellis la décrit. Essayons une vision différente, celle de Clastres.
2. L’homme n’est ni naturellement agressif, ni naturellement belliqueux[2]
Clastres critique le discours naturaliste de Leroi-Gourhan selon lequel le comportement d'agression appartient à la réalité humaine. La violence serait une propriété zoologique de l'espèce humaine, une donnée naturelle qui plonge ses racines dans l'être biologique de l'homme. « L'agression apparaît comme une technique fondamentalement liée à l'acquisition. Dans la chasse, l'agression et l'acquisition alimentaire se confondent. » dit Leroi-Gourhan. La violence serait donc un moyen de subsistance, un moyen de survie. L'économie ancienne serait une « économie de prédation ». La guerre serait une répétition de la chasse. La guerre serait la chasse à l'homme et la chasse serait la guerre aux animaux. Leroi Gourhan biologise la guerre, en évacue la dimension sociale.
3. Les sociétés anciennes sont des sociétés d’abondance et de loisir[3]
Clastres critique le discours économiste pour qui la vie primitive ne serait pas une vie heureuse, mais une vie de misère et de malheur. L'économie primitive serait une « économie de subsistance », qui permet aux Sauvages de subsister, c'est-à-dire de survivre. En fait, le mode de production domestique permet une satisfaction totale des besoins de la société, au prix d'un temps limité de l'activité de production et d'une faible intensité de cette activité. Elle fonctionne selon le principe de « à chacun selon ses besoins ». C'est la première société d'abondance. C'est une société de loisirs. On a donc une économie d'abondance et non une économie de la rareté ou une économie sous-développée.
4. La société ancienne est indivisée[4]
Les sociétés anciennes sont indivisées. Elles ignorent la différence entre riches et pauvres, exploiteurs et exploités, dirigeants et dirigés. Hors celle qui relève des sexes, il n'y a pas de division du travail, chacun étant polyvalent. La société ancienne refuse la division sociale, l'inégalité, l'aliénation. Le chef est sans pouvoir. Il parle au nom de la société pour exprimer le désir qu'a la société de rester indivisée. La société ancienne refuse d’être divisée entre ceux qui exercent le pouvoir et ceux qui le subissent. En ce sens, elle refuse l’Etat.
5. La guerre primitive comme affirmation de la différence[5]
La guerre primitive n'est pas une guerre qui conduit à l'établissement d'une relation de domination du vainqueur sur le vaincu, c'est-à-dire à une division de la société. Il n’y a ni vainqueur ni vaincu. Il n’y a pas non plus de volonté de conquérir le territoire de l’ennemi, puisqu’on a une société d’abondance. Il y a seulement l’affirmation violente d’une différence. La société ancienne étend son contrôle sur un territoire qui est une réserve de ressources et l'espace exclusif d'exercice des droits de la communauté. Ces droits exclusifs sur le territoire s'affirment contre les autres communautés. On a donc une multiplicité de communautés séparées, chacune veillant à l'intégrité de son territoire et affirmant sa différence. L'état de guerre permanent maintient les groupes dans leur différence. Ce n'est pas la réalité ponctuelle du conflit armé qui est essentiel, mais la permanence de sa possibilité. En ce sens aussi, la société ancienne refuse l’Etat parce que l’Etat et ceux qui détiennent le pouvoir veulent englober les différences, parce que l’Etat empêche la guerre.
6. L’alliance et l’échange, moyens de la guerre[6]
L'alliance est un des moyens de la guerre. Si la guerre est une institution, l'alliance est une tactique. Les alliances sont constamment à réactiver par des fêtes, par des invitations, car la trahison est toujours possible. S’il n’y avait pas de guerre, il n’y aurait pas d’alliance.
L'échange concerne les alliés, non les ennemis. La sphère de l'échange recouvre exactement celle de l'alliance. De même qu'on se résigne à l'alliance, de même on se résigne à l'échange. L’échange n’est qu’un moyen de la guerre.
De ce point de vue, Clastres critique le discours échangiste de Levi-Strauss pour qui les échanges commerciaux seraient des guerres potentielles pacifiquement résolues et les guerres les issues de transactions malheureuses. Lévi-Strauss manque la guerre en définissant la société ancienne comme l'échange de chacun avec chacun.
[1]Ellis, Toullelan et Gille
[2] Clastres, Archéologie de la guerre, 1997
[3] Clastres
[4] Clastres
[5] Clastres
[6] Clastres
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