Introduction

Chapitre 1 Introduction

 

1.    Avant-propos.

Voici des notes de voyage et de lectures. J’ai fait un effort de compréhension de la réalité de la vie quotidienne à Tahiti et aussi un effort de compréhension dans les discussions et dans les lectures. Mais, pour le lecteur, il y a aussi, en plus, la difficulté à me comprendre, moi Français, ayant une formation scolaire médiocre, une culture lacunaire et par conséquent une langue approximative. Je ne suis pas un médium neutre. Je choisis mes regards, mes interlocuteurs et mes lectures. Dans les textes que je choisis, je souligne certains paragraphes, certains membres de phrase. Et avec tous ces morceaux, je combine, bricole et triture, exprimant un certain processus de pensée, dont je suis en partie inconscient.

Pour essayer d'aller vers plus d'objectivité, indéfiniment je reprends la version initiale et j’essaye d'en comprendre les présupposés. Un texte relativement court au départ devient de plus en plus long avec, apparemment, beaucoup de hors sujet.

2.    Trois lectures

Je me permets donc, en tant que Français de métropole, de dire la perception que j’ai construite de Tahiti et de ses problèmes. Ma vérité résulte des discussions avec des Tahitiens amis et parents, et aussi de plusieurs lectures, en particulier trois lectures.[1]

3.    Ellis a intérêt à noircir l’ancien Tahiti

D’abord la lecture d’Ellis, missionnaire anglais en Polynésie de 1817 à 1825 (ses mémoires ont paru en traduction à la Société des Océanistes). Ce missionnaire protestant témoigne de ce qu'il voit, à travers ses œillères d’occidental, mais aussi il interroge à sa façon les témoins de cet ancien Tahiti, tel qu'il pouvait être avant l'arrivée des premiers Européens et tel qu'il était en moment de leur arrivée. En tant que missionnaire qui veut transformer les mentalités et les structures sociales et qui participe de la conquête coloniale, il pourrait donc avoir tendance à noircir et à dramatiser l'ancienne situation.

4.    L’idéalisation occidentalisée de l’ancien Tahiti

 Si Ellis peut avoir intérêt à peindre en noir l'ancien Tahiti, il y a un tas de gens qui ont tendance à idéaliser l'ancienne société, à se construire ainsi une histoire mythique pour s'attribuer une identité dont les lignes de force, bizarrement, coïncident avec les valeurs essentielles de la culture occidentale, ce qui leur permet de postuler un avenir malheureusement irréalisable, une pseudo-alternative rêvée comme une reproduction du passé rêvé.

5.    Toullelan et Gille : l’importance des institutions politiques

La deuxième lecture est celle du livre de Toullelan et Gille, « Le mariage franco-tahitien »[2]. Ce dernier livre, à mon avis, met en valeur que ce qui est important, ce ne sont pas seulement les individus, mais les institutions qui constituent les individus tels qu’ils sont. Les institutions, plus que les personnalités, sont corruptrices. Elles sont à mettre en accusation ou en question en priorité.

6.    Le Cour Grandmaison : la réalité du colonialisme et son importation dans les métropoles

La troisième lecture est celle du livre de Olivier Le Cour Grandmaison « Coloniser, exterminer, sur la guerre et l’Etat colonial »[3]. Ce livre met à jour la réalité de la colonisation, le caractère systématique et programmé des exterminations et des destructions, les massacres, les tortures, les viols, les mutilations, les camps de concentration, les déportations, accompagnés par la croyance en l’infériorité de la « race » des colonisés. Ce livre révèle l'importation de ces technologies de l’horreur ordinaire et de leur idéologie dans les métropoles, où les forces économiques, politiques et militaires qui ont fait leurs armes dans les colonies utilisent leur expérience pour mettre les populations des métropoles sous leur domination, faisant fi de la démocratie et des droits de l’homme. Le XXe siècle en Europe, cela a été en effet le racisme et l'antisémitisme, la répression politique, l’état d’exception, les dictatures, les camps de concentration, l'extermination de populations entières, les guerres totales, le négationnisme et l’histoire édifiante qui accompagnent et dissimulent aujourd’hui encore cette barbarie issue du colonialisme.

7.    Colonialisme et nazisme

Marc Ferro[4] cite le poète antillais Aimé Césaire, qui associe le colonialisme et le nazisme : « Ce que le très chrétien bourgeois du XXe siècle ne pardonne pas à Hitler, ce n'est pas le crime en soi, ce n'est pas l'humiliation de l'homme en soi, c'est le crime contre l'homme blanc, d'avoir appliqué à l'Europe des procédés colonialistes dont ne relevaient jusqu'ici que les Arabes, les coolies de l'Inde et les nègres d'Afrique »[5]

8.    Intérêt d’une histoire ancienne et contemporaine de Tahiti

Quelle peut être l'utilité d'une histoire de Tahiti ? Pour vraiment comprendre ce qui se passe actuellement à Tahiti, pour comprendre la signification de certains comportements ou de certaines représentations chez les Tahitiens, pour éviter de leur appliquer nos propres normes françaises d'observateur français, c'est-à-dire pour éviter une forme d'ethnocentrisme de notre part, il faut essayer de connaître leur genèse concrète. Il y a ce qui reste de l’ancien Tahiti, ce qu’ont laissé les missionnaires, ce qu’ont apporté les colons, les fonctionnaires, les maîtres d’école. Il y a aussi toute l’histoire mondiale de ce capitalisme qui constitue l’essentiel des institutions du Tahiti moderne.

Ce que connaissent les Tahitiens de la culture occidentale, c’est ce qu’ont apporté les colons, les militaires, les entrepreneurs, les commerçants, les financiers, les industriels, les partis politiques et les personnalités politiques, les missionnaires, les maîtres d’école, et qui ne constitue pas toujours la meilleure part de cette culture.



[1] Contrairement aux usages universitaires et scientifiques, il y a dans mon texte des passages entiers de livres sans guillemets : les notes de lecture que je prends ne distinguent pas les résumés et les citations directes. Je le regrette sincèrement auprès des auteurs. Je peux retirer de mon texte les passages que les auteurs ou leurs ayant droits voudraient que je retire.

 

[2] 1992, Editions Polymages-Scoop, Tahiti.

[3] Fayard, 2005

[4]   dans « Le colonialisme, envers de la colonisation », pages 9 à 38 du « Livre noir du colonialisme ».

 

[5]L’assimilation du communisme et du nazisme, le premier étant pourtant la principale force sans la quelle le nazisme serait peut-être dominant actuellement, permet de ne pas parler des identités de principe entre le colonialisme et le nazisme, comme des identités entre le nazisme et le capitalisme.

 

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Dernière mise à jour de cette page le 16/06/2006

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