Généralités sur les impérialismes coloniaux, d'après Arendt

 L’impérialisme colonial[1]

Dans les métropoles, l'enrichissement provoqué par la distribution inégalitaire aboutit à la sur-épargne, à l'argent superflu. La recherche de nouveaux marchés, l’exportation de capital, l'expansion impérialiste sont déclenchés par la surproduction du capital, l'épargne excessive qui ne trouve plus d'investissement productif à l'intérieur des frontières nationales, la saturation du marché intérieur, la pénurie de matières premières, les crises. Les détenteurs de la richesse superflue investissent à l'étranger. Ils réussissent un temps à entraîner les détenteurs de bas de laine à devenir des joueurs. Mais les investissements dans les pays lointains risquent de transformer l'économie de système de production en système de spéculation financière, de substituer au profit de la production les profits de la commission, de transformer en joueurs de vastes couches de la société. Prenant conscience qu'on peut utiliser la politique contre les risques du jeu, les détenteurs de capitaux demandent au gouvernement de protéger leurs investissements et reprennent ainsi place dans la vie de la nation. Ils voient dans les institutions politiques un instrument pour protéger la propriété individuelle. À un moment où la richesse ne peut plus être un facteur de production à l'intérieur de la nation et entre en conflit avec l'idéal de production de la communauté, l'expansion protège les détenteurs du capital superflu des conséquences de la distribution inégalitaire (les révolutions populaires) et régénère le concept de propriété.

1.    Les hommes superflus

Tout aussi superflu que les détenteurs de capital superflu sont les hommes superflus, déchets humains, éliminés de la société productive. On dénonce la menace que ces hommes font peser sur la société. Leur exportation contribue à peupler les colonies. À l'ère impérialiste, ces deux forces superflues, l'argent superflu et la main-d'oeuvre superflue, se donnent la main pour quitter ensemble le pays. L'expansion semble une alternative aux pertes et gaspillages en argent et en hommes. On exporte le pouvoir, on annexe des territoires où les nationaux investissent soit leur argent soit leur travail.

2.    Le pillage, raison d’être de la bourgeoisie

La bourgeoisie réalise que ce qui avait permis l'accumulation originelle du capital et avait amorcé toute l'accumulation à venir, à savoir le péché originel du pillage, rend indispensable des péchés supplémentaires pour permettre le fonctionnement du système, si bien que la bourgeoisie lève le masque de l'hypocrisie, ne concède plus rien à la tradition chrétienne et avoue ouvertement ses liens avec la pègre, qui se fait le champion de ses intérêts de propriété.

3.    Le mépris des lois de la métropole dans les colonies

L'exportation du pouvoir gouvernemental succéde à l'exportation des capitaux. L'exportation du pouvoir fait que les instruments de violence de l'État, police et armée, qui, dans la structure de la nation, vont de pair avec les autres institutions et demeurent sous le contrôle de celles-ci, se trouvent séparées de ce corps et promues au rang de représentants nationaux dans des pays colonisés. La violence ayant les coudées franches, les soi-disant lois du capitalisme jouissent du pouvoir de créer des réalités. Le pouvoir colonial, au mépris de toute loi économique ou morale, s'approprie les richesses. Les lois économiques ne font plus obstacle à la voracité des classes possédantes.

4.    Le pouvoir et la violence comme buts de la politique

Les agents coloniaux de la violence, appointés par l'État, constituent une nouvelle classe qui, bien que leur champ d'action soit éloigné, exercent une influence sur le corps politique de la métropole. Fonctionnaires de la violence, ils pensent en termes de politique de pouvoir, proclamant que le pouvoir est l'essence de toute structure politique. Cette philosophie politique impérialiste est neuve non pas parce qu'elle accorde une prépondérance à la violence, puisque la violence est l'ultime moyen de l'action politique, ou parce qu'elle dit que le pouvoir est une réalité fondamentale de la politique, le pouvoir est en effet l'expression visible de l'autorité et du gouvernement, mais parce qu'elle fait de la violence et du pouvoir le but conscient du corps politique, l'ultime moyen de la politique. Le pouvoir livré à lui-même produit davantage de pouvoir.

5.    La destruction de toute communauté politique

La violence exercée au nom du pouvoir, et non de la loi, devient un principe de destruction qui ne cesse que lorsqu'il n’y a plus rien a détruire. Le pouvoir devient le moteur perpétuel et autonome de toute action politique. Il veut la destruction de tout corps politique, de toute communauté humaine, car toute structure politique développe des forces stabilisatrices qui font obstacle à une transformation et à une expansion constantes, car tout corps politique apparaît comme un obstacle. À l'époque impérialiste, la soif de pouvoir ne peut plus être étanchée que par la destruction. Le nihilisme remplace la foi dans le progrès par la foi dans la chute, le caractère inéluctable des lois économiques par l'annihilation automatique.

6.    La concurrence et les hasards de l’exclusion et de la bonne fortune

Les membres de la bourgeoisie ont le souci de la propriété, le souci de s'enrichir. L'individu juge de sa vie privée personnelle par rapport à celle d'autres individus, ses relations avec les autres prenant la forme de la compétition. Les carrières individuelles sont le fait du hasard généré par la compétition, la bonne fortune s'identifiant à l'honneur, la mauvaise à l'exclusion de la compétition et donc au mépris.

7.    La vie publique n’est qu’une affaire privée

La propriété individuelle mise sur une croissance continue de la richesse au-delà des possibilités de consommation. De ce fait, elle devient une affaire publique. Les intérêts privés, par nature temporaires, limités par l'espérance de vie naturelle de l'homme, cherchent refuge dans la sphère des affaires publiques. La vie publique prend l'aspect d'une somme d'intérêts privés. En mettant bout à bout les vies privées et les comportements privés, en obtient les soi-disant lois historiques, économiques ou politiques. Cette conception exprime la méfiance à l'égard des affaires publiques et la foi dans la propriété comme principe dynamique. La richesse et la croissance automatique se substituent à l'action politique.

8.    La destruction, forme idéale de propriété

Une société sur la voie de l'acquisition perpétuelle créé une organisation politique capable de générer du pouvoir perpétuellement. Et la forme de possession la plus radicale est la destruction. Seules des choses détruites sont nôtres définitivement. Un système fondé sur la propriété va vers la destruction de toute forme de propriété.

9.    Destruction des droits civils

Le premier pas vers la domination totale, vers la destruction de toute communauté, consiste à tuer en l'homme la personnalité juridique. On soustrait à la protection de la loi certaines catégories de personnes qui deviennent hors-la-loi. On place le camp de concentration ou la prison en dehors du système pénal normal. La « détention protectrice » est une mesure de police préventive, mettant les gens hors d'état d'agir.

Les gens sont sélectionnés en catégories arbitraires pour empêcher toute solidarité. L'objectif à long terme est de détruire les droits civils de toute la population, de détruire les droits de l'homme, même si la population se soumet volontairement en renonçant à ses droits politiques. La libre opposition n’existant plus, le libre consentement est détruit par l'arrestation arbitraire de personnes innocentes.

10.                      Destruction de la personnalité morale

Le deuxième pas vers la domination totale est le meurtre en l'homme de la personne morale.

Chagrin et souvenir sont interdits aux proches de la personne assassinée. La mémoire des massacres n’existe plus. Le nom des morts massacrés disparaît. Ces morts n’ont jamais réellement existé.

Une personne ne peut même pas choisir de mourir en victime plutôt que de vivre en collaborateur, en bureaucrate du meurtre. Il est contraint de se conduire en meurtrier ou en complice du meurtrier.

11.                      Destruction de l’individualité

Une fois tuée la personne morale, il faut en finir avec le caractère unique de la personne humaine par des conditions de vie inhumaines, par des tortures, par la manipulation du corps humain avec ses infinies possibilités de souffrir. La torture irrationnelle et sadique repose sur l'initiative d'anormaux, récompensés de cette façon pour les services qu'ils ont rendus. A côté de l'aveugle bestialité, il y a la destruction froide et systématique des corps humains, dans le dessein prémédité de détruire la dignité humaine, transformant les parcs d'attraction pour aliénés en terrain d'exercice pour des hommes normaux entraînés à devenir anormaux.

12.                      Destruction de la spontanéité et de la créativité

Détruire l'individualité, c'est détruire la spontanéité, c'est-à-dire le pouvoir de commencer quelque chose à partir de ses propres ressources et non en réaction à l'environnement et aux événements. Celui qui voit ces hommes écrasés se dit : « les maîtres sont puissants qui peuvent ainsi réduire les gens » et il retourne chez lui plein d'amertume mais dompté.

13.                      Le déracinement conduit à la désolation

 La désolation est liée au déracinement. Être déraciné, c'est ne pas avoir de place reconnue et garantie par les autres, c’est être inutile, c'est n'avoir aucune appartenance au monde. Dans la désolation, nous faisons l'expérience d'être abandonné par tout et par tous, nous faisons l'expérience de quitter le monde commun à la continuité duquel nous sommes inutiles.

14.                      L’isolement politique dans la dictature n’est pas aussi atroce que la désolation dans le totalitarisme

Je peux être isolé, c'est-à-dire ne pas pouvoir agir car personne ne peut agir avec moi, sans être désolé. Autrement dit, je peux être privé de ma capacité politique, par exemple sous une dictature, sans être désolé. Et je peux être désolé, c'est-à-dire me sentir à l'écart de toute société, sans être isolé, par exemple dans une société totalitaire.

15.                      La désolation quand tout est travail

Bien que destructeur du pouvoir et de la faculté d'agir politiquement, l'isolement laisse intact les activités productives, il leur est même nécessaire. La fabrication est menée à bien dans un certain isolement par rapport aux préoccupations communes.

Lorsque le pouvoir d'ajouter quelque chose de moi au monde commun est détruit, l'isolement devient insupportable, ce qui se produit en particulier dans le monde où toutes les activités sont transformées en travail. Demeure le pur effort du travail, c'est-à-dire l'effort pour se maintenir en vie.

L'homme qui a perdu sa place dans le domaine politique de l'action est exclu du monde des choses s'il n'est pas reconnu comme fabriquant. L'isolement devient désolation. La désolation intéresse la vie humaine dans son tout.

La domination totalitaire, en particulier celle du marché, se fonde sur la désolation, sur l'expérience d'absolue non-appartenance au monde, l'expérience la plus radicale et la plus désespérée de l'homme.

16.                      Sortir de l’isolement par l’amitié

L'homme désolé est entouré d'autres hommes avec lesquels il ne peut établir de contact. Le solitaire peut être ensemble avec lui-même, se parler à lui-même. Dans la solitude, je suis parmi moi-même, en compagnie de moi-même, deux-en-un. Dans la désolation, je suis un, abandonné à tous les autres.

Toute pensée s'élabore dans la solitude, dans un dialogue avec soi-même. Ce dialogue du deux-en-un ne perd pas le contact avec le monde des semblables. Mes semblables sont représentés dans le moi avec lequel je mène le dialogue de la pensée. Ce deux-en-un a besoin des autres pour recouvrir son unité. Pour être confirmé dans mon identité, j'ai besoin des autres. L'amitié fait de l'homme solitaire un tout. Elle restaure l'identité qui fait parler avec la voix unique d'une personne irremplaçable.

L'homme solitaire tombe dans la désolation quand il ne trouve pas la grâce rédemptrice de l'amitié, quand son propre moi l'abandonne, quand il tombe dans l'ambiguïté et le doute.

17.                      L’évidence et la logique contre la pensée

La seule faculté qui n'a besoin ni du moi, ni d'autrui, ni du monde  pour fonctionner et qui soit indépendante de la pensée et de l'expérience, est l'aptitude au raisonnement logique dont la prémisse est l'évident par soi. Les règles de l'évidence incontestable et de la cohérence logique ne peuvent pas devenir fausses, même dans l'état de désolation. C'est la seule « vérité » à laquelle se raccrocher avec certitude, une fois perdue la mutuelle garantie du sens commun, nécessaire pour éprouver, vivre, connaître le chemin dans le monde commun. Mais cette « vérité » est vide. Elle n'est pas la vérité car elle ne révèle rien. Définir la cohérence comme vérité revient à nier l'existence de la vérité.

18.                      La paranoïa de l’idéologie

Dans la désolation, l'évident par soi n'est plus un moyen, mais développe par lui-même des directions de « pensée », constituant une idéologie.

Se prenant au sérieux, l’idéologie devient le centre d’un système logique où tout s'enchaîne de manière obligatoire des lors qu'est acceptée la première prémisse, comme dans la paranoïa.

La logique des « ismes » ne tient aucun compte des facteurs spécifiques et changeants, contient en germe le mépris totalitaire pour la réalité et les faits.

19.                      Par la peur et l’idéologie, enfermer dans la désolation

En détruisant l'espace entre les hommes, la terreur anéantit la productivité potentielle de l'isolement. La peur, et l'impuissance qu'elle engendre, détruit l'action politique. En glorifiant le raisonnement logique, la terreur empêche que la désolation se transforme en solitude et la logique en pensée.



[1] Hannah Arendt, « Les origines du totalitarisme »

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Dernière mise à jour de cette page le 16/06/2006

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