Les militaires et les colons à Tahiti et ailleurs

 Les militaires et les colons : une guerre mondiale qui dure depuis 500 ans

On nomme la guerre de 1914-1918 la Première Guerre Mondiale. Il s'agit, de la part des historiens, d'une forme d'ethnocentrisme. En effet, la guerre mondiale a commencé avec l'extermination des Indiens Caraïbes. Et elle n'est pas terminée, en témoigne l'invasion de l'Irak par la coalition à direction étasunienne.

 

1.    La vérité sur la conquête coloniale

En ce qui concerne les militaires et colons français de l’époque, faute de témoignages à ma disposition, je me permets de me transporter en Nouvelle Calédonie, en Amérique, en Australie et en Algérie pour avoir une idée de leurs mentalités et comportements, toutes proportions gardées, dans la mesure où les colons, les militaires ou les mercenaires anglais ou français se sont comportés de manière différente à Tahiti qu’ils se sont comportés en Nouvelle-Calédonie pour les Français, en Nouvelle-Zélande ou en Australie pour les Anglais. La soldatesque française qui a exterminé 4 Kanaks sur 5 en Nouvelle Calédonie a-t-elle eue à la même époque un comportement différent en Polynésie ?

2.    L’histoire édifiante

La conquête de la Polynésie a-t-elle échappé à cette barbarie? Ou bien, l'histoire de la Polynésie française, telle que les livres nous la racontent, n'est-elle qu'une histoire édifiante, gommant les massacres et les horreurs des militaires et des mercenaires?

3.    Loti, Bruat, etc.

 Par exemple, a-t-on appris aux lecteurs polynésiens de Pierre Loti que ce dernier, estimant la guillotine insuffisante pour dissuader les « indigènes » marocains, propose de maintenir le « supplice du sel » dans cette colonie, ce supplice consistant à déchiqueter la main d'un condamné, à la recouvrir de sel puis à la coudre dans un gant, la mort survenant longtemps après par tétanos[1] ? Loti à Tahiti se serait-il converti à l’antiracisme ? Des lieux-dits de Tahiti (le bain Loti) et des rues de Papeete (l’avenue Bruat) ont des noms de militaires, de colons, d’administrateurs ou d’artistes dont on ne s’interroge pas sur leurs attitudes vis-à-vis des populations polynésiennes.

Il y a des modèles de personnages, d’attitudes, d’idéologies ou de technologies sociales et militaires qu’il faut avoir à l’esprit pour décrypter l’histoire réelle de la Polynésie à l’époque coloniale. En voici quelques uns, sans prétendre à l’exhaustivité.

4.    L’extermination en Nouvelle Calédonie

En Nouvelle Calédonie, au début du XXe siècle, à la suite de la répression coloniale française, le recensement ne décomptait plus qu'une vingtaine de milliers d'enfants, femmes et hommes kanak, soit à peine 20 % de la population initiale estimée vers le milieu du XIXe siècle. Le colonialisme français rivalisait ainsi avec son homologue britannique, lequel, au même moment, rayait de la carte les Aborigènes de Tasmanie. Michel Millet, soldat français en Nouvelle Calédonie, note en 1878 sa déception de ne pas pouvoir honorer la promesse faite à un de ses camarades resté en France de lui envoyer l'oreille du premier Kanak tué de ses mains [2]

5.    Le génocide complet des Indiens des Antilles[3]

La colonisation accumule les viols non moins que les meurtres, comme si les Espagnols prenaient leur revanche d'un catholicisme rigoriste en passant outre à toute règle morale à l'égard des peuples dits « païens ». Les Européens agissent comme s'il n'existait chez ces peuples aucune sorte de régulation de la vie sociale, familiale et sexuelle.

6.    Christophe Colomb donne l’ordre de couper les oreilles et les nez[4]

Christophe Colomb donne l'ordre de couper oreilles et nez à tous ceux qui seraient soupçonnés de vol, sous prétexte que ce serait visible pour tout le monde, et dissuasif. Il  ramène d'Espagne les premiers exemplaires de ces fameux chiens de combat qui seront utilisés contre les Indiens et, plus tard, contre les esclaves et insurgés noirs. « Un chien fait ici grande guerre au point que nous les estimons l'égal de 10 hommes et que nous en avons fort besoin. »

Les diverses populations indiennes étaient capables d'accueillir des étrangers pour un temps, mais elles n'ont jamais pensé à leur concéder un droit d'occupation permanente. Encore moins à travailler sous leurs ordres.

7.    Assassinats et travail forcé des Indiens caraïbes[5]

 Christophe Colomb mène la guerre. Le nombre des morts est probablement très élevé. Les survivants doivent se résigner à un travail forcé concentrationnaire dans les mines et aux champs. Une concession d'un certain nombre d'Indiens est accordée à chaque colon. Ceux des Indiens qui s'échappent dans les montagnes meurent de faim. Lors d'une fête offerte par les chefs au gouverneur, ce dernier lance ses soldats contre les chefs pour les enfermer dans une case à laquelle il fait mettre le feu : 300 morts. La société indienne est décapitée.

8.    Le génocide des Indiens caraïbes et l’importation d’esclaves noirs aux Antilles [6]

La disparition rapide de la masse indienne qui servait de main-d'oeuvre quasiment gratuite  exige bientôt l'importation d'esclaves noirs. Actuellement, toutes les Antilles ne sont plus peuplées que d'immigrés, descendants des maîtres venus d'Europe ou descendants des esclaves déportés d'Afrique.

9.    Esclavage, déportation et génocide des Indiens d’Amérique du Nord[7]

On évalue à 7 millions la population indienne en Amérique du Nord, dont 5 millions aux États-Unis, au moment de l'apparition des Européens. En 1900, les Indiens sont 375 000 en Amérique du Nord, dont 250 000 aux États-Unis. L'esclavage des Indiens fut envisagé et pratiqué. Il concerna en particulier des guerriers défaits ou kidnappés. Cependant, il a toujours été difficile de réduire des hommes en esclavage dans leur pays natal. Il fallait donc transférer les prisonniers dans des contrées inconnues, comme lorsque les Indiens rebelles du Massachusetts furent déportés dans les Caraïbes vers 1676. L'utilité économique des Indiens étant marginale, voire inexistante, aux yeux de la grande majorité des colons, il n’était nul besoin d'épargner leur vie. Bref, les Indiens représentaient un obstacle à la colonisation et non un moyen par lequel elle pouvait se réaliser.

10.                      Le racisme des Espagnols et des colons britanniques[8]

Pour les Espagnols, les Indiens sont des hybrides humain-animal, des « cannibales » à « tête de chien », coupables de déviances sexuelles et autres péchés mortels. Bref, des êtres inférieurs qui doivent être réduits en esclavage ou purement et simplement anéantis.  Les colons britanniques reprennent à leur compte cette rhétorique raciste des conquistadores, largement diffusée en Grande-Bretagne. En outre, ils ne tentent jamais sérieusement de convertir les Indiens au christianisme et au libre marché, leur objectif premier étant de contrôler des territoires, et peu importe s'il faut pour cela anéantir les populations locales. Le deuxième président des États-Unis, Thomas Jefferson, recommandait d'exterminer les Indiens ou de les déporter le plus loin possible. Un siècle plus tard, Théodore Roosevelt, déclare : « Je n'irais pas jusqu'à dire qu'un bon Indien est un Indien mort, mais enfin c'est le cas pour neuf sur dix d'entre eux, et je ne perdrais pas mon temps avec le dixième. »

Une fois installés sur place, les Européens vont jusqu'à considérer les Indiens comme une variété inférieure et nuisible d'êtres humains dont l'élimination est légitime, voire souhaitable. Le terme de génocide, qui se réfère à la destruction systématique d'un groupe, est donc approprié. Il y eut bien un génocide en Amérique du Nord, qui, avec l'esclavage, constitua la facette la plus tragique du processus de colonisation.

11.                      L’utilisation de l’arme génocidaire bactériologique par les colons[9]

Les épidémies ne surviennent pas comme une conséquence malheureuse de la colonisation, d'abord parce que les Européens se réjouissent souvent de l'affaiblissement des sociétés indiennes, considérant la variole et les autres maladies comme envoyées par la justice de Dieu, ensuite parce que ces maladies sont parfois volontairement répandues. Il faut ajouter que si les campagnes de vaccination des Indiens, en particulier contre la variole, demeurent modestes jusqu'à la fin du XIXe siècle, ce n’est pas un hasard. Ajoutons que les maladies infectieuses ont de telles conséquences démographiques, parce que l'explosion des taux de mortalité s'accompagne d'un effondrement de la natalité, dans le contexte de la destruction générale des sociétés indiennes.

12.                      L’utilisation de l’alcoolisme par les colons [10]

L'alcoolisme est un problème majeur. Les négociants proposent un verre de rhum aux Indiens. Une fois ivres, ceux-ci sont dépossédés de leurs marchandises. L'alcool sert aussi à extorquer des traités iniques, quand il n'est pas tout bonnement utilisé pour endormir et tuer.

13.                      Du génocide à l’assimilation[11]

Avec les Noirs, leurs compagnons d'infortune, les Indiens ont été les grands perdants de l'histoire américaine. Mais contrairement aux Noirs, qui furent déportés d'Afrique pour servir la colonisation et asservis pour des motifs économiques, les Indiens furent considérés comme des obstacles à la colonisation, comme des parasites à éliminer. Jusque vers 1890, ils furent massacrés dans des proportions génocidaires. Puis, pendant la première moitié du XXe siècle, une politique de type colonial s'appliqua à leur égard, avec pour objectif de les surveiller et de les assimiler, afin de faire disparaître des cultures indiennes, regardées avec dédain ou parfois avec mauvaise conscience.

14.                      Moment postcolonial : évaluation positive des cultures indiennes[12]

La loi de réorganisation de 1934 affirme la possession collective de la terre ainsi que la liberté religieuse et la liberté d'éducation dans les réserves.

Dans les années 1950, c’est le retour du colonialisme. Pendant la période de paranoïa anticommuniste du macchartysme, les nations indiennes étant suspectées de socialisme, le gouvernement tente de mettre fin à l'organisation tribale.

Mise à part cette parenthèse totalitaire, la question indienne aux États-Unis passe de l'ère coloniale,  marquée par un rapport de pouvoir brutal et globalement méprisant à l'égard des cultures indiennes, à un moment postcolonial, caractérisé par des facteurs d'oppression moindre, par des marges d'autonomie plus grandes et par une réévaluation positive des cultures indiennes.

15.                      La destruction de la société aborigène d’Australie par la confiscation des terres[13]

 La colonisation signifie que les propriétaires originels furent chassés de leurs terres, dépossédés de leurs moyens traditionnels de produire de quoi se nourrir, qu'ils furent par conséquent forcés de s'adapter pour survivre et donc de renoncer à leur culture. La colonisation a impliqué la destruction de la société aborigène. C'est la privation de leurs terres qui a tué la plupart des aborigènes au cours des deux siècles postérieurs à 1788, car elle provoqua la famine, à laquelle s'ajoutèrent les maladies introduites par les Blancs, la variole et des infections vénériennes, et surtout l'alcoolisme. Cette destruction est donc l'oeuvre de la colonisation des Blancs « éclairés », pour qui les vertus et les valeurs étaient liées à la sédentarisation, à la culture du sol et à l'observation de l'État de droit, fondées sur la propriété de chaque individu et des produits qu'elle fournissait.

16.                      Le génocide physique des aborigènes australiens[14]

La première technologie de la colonisation prescrit de façon quasi officielle  le meurtre des indigènes qui résistent au processus « civilisateur ». On peut avancer que cet état de fait se poursuit en 2000 avec le nombre extraordinairement élevé de « décès d'aborigènes en garde à vue ». Le génocide physique vit dans les mémoires des aborigènes, porté par une puissante tradition orale.

17.                      Le « désert » australien, la sédentarisation forcée et les camps de concentration[15]

La deuxième technologie consiste à contraindre les aborigènes à se sédentariser et à cultiver la terre comme les Blancs. Partout où le procédé échoue, on pratique la politique de séparation en les fixant dans des postes et des réserves, des camps de concentration où on les laisse mourir « sans que cela se vît ni se sût ». Les Blancs éclairés pensent que personne n'a le droit d'errer dans la nature et de vivre simplement de ses fruits, mais qu'il faut la cultiver. Les aborigènes n'ont aucun droit sur la terre puisqu'ils ne la cultivent pas et n'en tirent pas le maximum. La justification légale de l'occupation de l'Australie tient au simple fait que l'Australie est une « terre nulle », c'est-à-dire un « désert » et un lieu « inhabité ».

18.                      Les politiques raciales australiennes[16]

En 1920, pour éliminer le « sang de couleur », favoriser le métissage et l'oubli de l'ancien homme, on pratique l'emploi forcé de tous les enfants « métis », arrachés à leur famille pour être élevés dans des institutions ou dans des familles blanches où on leur apprend le tout-venant des tâches serviles.

19.                      Le négationnisme du génocide australien [17]

La troisième technologie de destruction de la société aborigène est le négationnisme, le refus de reconnaître l'interminable génocide dont la population a été victime pendant deux siècles. En 1992, le premier ministre travailliste reconnaît : « C'est nous qui leur avons pris leurs terres ancestrales et foulé aux pieds leur manière de vivre traditionnelle. Nous, qui avions introduit les maladies, l'alcool. Nous, qui avions arraché les enfants à leur mère. Nous, qui avions pratiqué la discrimination et l'exclusion. » Mais le premier ministre actuel, avec l’appui électoral de 60 % de la population, nie le génocide. Alors que le président de l'Allemagne a présenté des excuses aux juifs, l'État australien se défend d'en faire autant. L'Australie est devenue, à la place de Afrique du Sud, la plus réactionnaire et la plus raciste de toutes les anciennes colonies britanniques.

20.                      Quelques justifications à la conquête de l’Algérie[18]

Se débarasser des contestataires

En Algérie, ce qui pousse à la conquête, c'est d'abord, pour les hommes politiques, la volonté d'envoyer au-delà de la Méditerranée tous ceux qui peuvent être à l'origine des révolutions, les pauvres, les chômeurs, en leur procurant des propriétés d'où ont été chassé au préalable les occupants traditionnels. Pour Lamartine, en 1834, après les soulèvements lyonnais et parisiens des artisans, les grandes colonisations sont indispensables à la France et « nécessaires à nos populations croissantes... Nous n'abandonnerons jamais Alger ». Pour Renan, après la Commune de Paris et ses 20 000 ouvriers massacrés par les généraux de la Coloniale, « la colonisation en grand est une nécessité politique tout à fait de premier ordre. Une nation qui ne colonise pas est irrévocablement vouée au socialisme ».

Etendre l’espace vital

Bodichon invoque l’espace vital : « Il faut à l'arbre de la civilisation européenne une terre assez vaste pour qu'il puisse s'y développer nonobstant les tempêtes. Pour qu'ensuite il étende ses branches jusqu'au fond de l'Afrique barbare ».

Développer la puissance de l’impérialisme français

Il y a aussi, pour les militaires et les politiques, la volonté de suivre l'exemple colonial de la Grande-Bretagne, qui elle-même a suivi l'exemple des colons américains dans leur destruction des sociétés locales indiennes, en particulier par la déportation et l'extermination des Indiens jugés inférieurs, non civilisés et non dociles, destructions et déportations accompagnées par l’importation d’une main-d’œuvre d’esclaves noirs. Avec le traité de Paris, signé en 1763 pour mettre fin à la guerre de Sept Ans qui avait opposé l'Angleterre et la France, il ne restait rien, ou presque, à la France du Canada, de la Louisiane, de la côte orientale de l'Inde en passant par le Sénégal. La reconstruction d'un empire colonial français, pour les politiciens français, permettrait d’effacer l'humiliation, le sentiment d'infériorité, l'impression de décadence, et de retrouver une autorité politique et militaire sur le Vieux continent face à la Grande Bretagne.

 Satisfaire les intérêts privés

N’oublions pas, parmi ceux qui poussent à la conquête, les manufacturiers et les négociants qui veulent élargir leurs marchés, les propriétaires et actionnaires des compagnies de navigation, les fournisseurs de munitions et d'approvisionnement militaire, les officiers à la recherche de butins et de galons, les aventuriers qui rêvent de se tailler rapidement des domaines et des fortunes.

21.                      La guerre coloniale comme guerre des races[19]

Supprimer les faibles par la guerre

Pour Joseph de Maistre, en 1797, la guerre est un état naturel de l'humanité, qui se purge ainsi des individus faibles et corrompus en se retrempant régulièrement « dans le sang ». « Buffon a fort bien prouvé qu'une partie des animaux était destinée à mourir de mort violente. Il aurait pu, suivant les apparences, étendre sa démonstration à l'homme. Il y a lieu de douter, au reste, que cette destruction violente soit en général un aussi grand mal qu'on le croit ».

Exterminer ou soumettre les races inférieures

Pour Moll, professeur à l'Institut national agronomique, en 1845, « les indigènes d'Algérie, inférieurs et dangereux, doivent être traités comme les Indiens d'Amérique avant eux. Ce n'est pas là perpétrer un grand crime, mais servir l'humanité en la débarrassant des races qui ralentissent la marche des peuples supérieurs partis à la conquête du monde pour le civiliser. Un coup d'oeil jeté sur l'histoire de l'établissement des Européens dans les diverses parties du monde ne permet plus le moindre doute. Aucune colonie ne s'est créée sans une guerre plus ou moins acharnée, plus ou moins longue, contre les anciens habitants, guerre qui a toujours eu pour résultat ou l'extermination de ceux-ci ou leur soumission ».

Pour Eugène Bodichon, mari d'une militante active des droits civiques des femmes en Grande-Bretagne, républicain du National, le mouvement de Lamartine, collaborateur de Ledru-Rollin, de Louis Blanc et de Waldeck-Rousseau père, en 1847, l'extinction des Indiens, de Panama au détroit de Bering, n'est ni dramatique ni regrettable, puisqu'elle est inscrite dans un processus naturel grâce auquel les races supérieures dominent la terre. Les Arabes outragent la nature et l'humanité. Leur extinction, qui est donc un bien, doit être la mission dont certains peuples sont chargés. « C'est là le rôle des pionniers en Amérique, des Anglais en Océanie et en Afrique australe ; c'est le nôtre dans l'Afrique septentrionale ». En 1866, Bodichon écrit : « l'anéantissement des races inférieures est le moyen de perfectionner l'humanité, la débarrassant des êtres intransformables, nuisibles ou inutiles au progrès. La sensibilité peut déplorer cette condition : la raison doit l'approuver, car toute amélioration est précédée d'une destruction ».

22.                      La guerre coloniale comme guerre totale

Les soldats qui débarquent en Algérie sont moins civilisés que les «sauvages» qu'ils viennent «civiliser». En 1833, une commission nommée par le roi pour recueillir sur place des informations, écrit : « nous avons débordé en barbarie les Barbares que nous venions civiliser ». Terreur, massacres, incendie des propriétés et des maisons, sont le quotidien de la conquête. La « récolte des oreilles » et la prime de 10 F par paire d'oreilles est instituée par les généraux et le gouvernement français. En 1840, un féodal arabe, allié aux Français, envoie en offrande au général de Galbois 500 paire d'oreilles arabes. Le gouvernement français le récompense en lui accordant une prime de 50 000 F et la Légion d'honneur. Le colonel de Montagnac écrit : « tous les bons militaires que j'ai l'honneur de commander sont prévenus par moi-même que s'ils leur arrivent de m'amener un Arabe vivant, ils reçoivent une volée de coup de plat de sabre. »  Pour les maréchaux Bugeaud et de Saint-Arnaud, ceux qui méritent la réprobation ne sont pas ces « braves militaires » mais ceux qui jettent, par leurs « accusations infondées », l'opprobre sur toute l'armée. Un crime est un crime en Europe, mais, dans les colonies, il devient une action d'éclat.[20].

La guerre coloniale se caractérise par trois technologies[21].

Massacres

Premièrement, les massacres systématiques et programmés. Ce sont, en Algérie, les enfumades.

Destructions

Deuxièmement, les destructions systématiques et programmées. Ce sont, en Algérie, les razzias.

Tortures

Troisièmement, les tortures, les viols, les mutilations, les profanations. C'est, entre autres horreurs, la récolte des oreilles, la tête ou les deux mains coupées, en échange d’une gratification officielle.

Il s'agit d'une guerre totale et non d'une guerre conventionnelle, d'un conflit exceptionnel et non d'un conflit réglé.

23.                      L’Etat colonial comme Etat raciste[22]

L'État colonial, continuation de l’état de guerre sous une autre forme, se caractérise par trois technologies.

Les camps

Premièrement, les camps de concentration. Ce sont les camps d'internement administratif.

Code de l’indigénat

Deuxièmement, la responsabilité collective. Nous ne sommes plus coupables de ce que nous vous avons fait mais de ce que nous sommes, de la communauté à laquelle nous appartenons. Le Code de l'indigénat distingue les indigènes, avec des infractions spécifiques, et les colons auxquels s'applique le droit français. Pour Tocqueville, tout en restant fort («  notre première règle »), il faut encourager l'arrivée des Européens pour refouler les « indigènes ». Pour son ami Beaumont, il s'agit de bâtir des colonies de peuplement où ne seront admises que « des populations européennes ». « La présence des « indigènes »  juifs pourrait être tolérée sans être expressément autorisée ».

Le séquestre

Troisième technologie de l’Etat colonial, le séquestre. C'est la spoliation légale des propriétés des populations locales.

24.                      Le négationnisme colonial : la réhabilitation des crimes dans les lois, dans les manuels, à la télé

Célébration des criminels de guerre

On pourrait croire que les mentalités dans l’armée et au gouvernement ont changé. Mais non. Le 27 septembre 2004, à 10 heures, France Culture diffuse des extraits d'un discours de 2004 d'une autorité militaire, Chirac étant chef des armées, en l'honneur du même colonel Montagnac cité plus haut et de ses hommes, une horde de criminels contre l’humanité. Le journaliste de France-Culture demande son avis sur cette commémoration à l'historien Madaule, ancien directeur de Témoignage Chrétien. Madaule doit considérer qu'il ne faut pas rappeler ces souvenirs gênants pour une France qui ne s’est jamais excusée, puisqu'il dit ne pas vouloir rappeler inutilement les épisodes de ce qu'il appelle « cette guerre », une guerre qui en fait était une guerre d'agression, une invasion, une occupation coloniale, une guerre dont Madaule aurait pu dire que les Algériens n’en étaient pas au même degré que les Français responsables.

Célébration du « rôle positif » de l’armée coloniale et des colons

Le 5 mars 2003, de nombreux députés, dont Douste-Blazy, ce ministre et médecin qui s’occupe actuellement à la destruction du système de sécurité sociale français ( juin 2005 : il vient de migrer aux affaires étrangères, pour valoriser ses compétences de suppôt de la colonisation), déposent la proposition de loi numéro 667 où il est écrit : « la République a apporté sur la terre d'Algérie son savoir-faire scientifique, technique et administratif, sa culture et sa langue, et beaucoup d'hommes et de femmes, souvent de condition modeste, venus de toute l'Europe et de toutes confessions, ont fondé des familles sur ce qui était alors un département français. C'est en grande partie grâce à leur courage et leur goût d'entreprendre que le pays s'est développé. C'est pourquoi ... il nous paraît souhaitable et juste que la représentation nationale reconnaisse l'oeuvre de la plupart de ces hommes et de ces femmes qui par leur travail et leurs efforts, et quelquefois au prix de leur vie, ont représenté pendant plus d'un siècle la France de l'autre côté de la Méditerranée. Article unique: l'oeuvre positive de l'ensemble de nos concitoyens qui ont vécu en Algérie pendant la période de la présence française est publiquement reconnue ».

Enseignement d’une vérité officielle sur les bienfaits coloniaux

Autre exemple récent. La loi du 23 février 2005 écrit dans son article 4 : « les programmes de recherche universitaire accordent à l'histoire de la présence française outre-mer, notamment en Afrique du Nord, la place qu'elle mérite. Les programmes scolaires reconnaissent en particulier le rôle positif de la présence française outre-mer, notamment en Afrique du Nord, et accordent à l'histoire et au sacrifice des combattants de l'armée française issue de ces territoires la place éminente à laquelle ils ont droit ».

Non dénonciation de crimes par un universitaire

Telle est la situation des mentalités dans la France d’aujourd’hui. Une situation encore plus évidente si l'on parcourt les manuels d'histoire, ceux qui forment la nouvelle génération. Alain-Gérard Slama[23], soutient que l'histoire de la France en Algérie fait partie de « nos grandes épopées » où « les Bugeaud, Canrobert, Bazaine, Saint-Arnaud, Randon, Changarnier, et plus encore... se sont découverts », grâce à la conquête de l'Algérie, « des vocations d'administrateurs et de bâtisseurs » au service d'une « aventure » au cours de laquelle « la générosité et le rêve ne furent pas absents ». Alain Gérard Slama constate que « la population autochtone est tombée de 3 millions à 2 millions entre 1830 et 1872 », mais c'est pour mieux souligner qu'elle est « remontée à 5 millions en 1914 » « grâce à l'oeuvre sanitaire de la colonisation ». Admirable formulation où les causes du premier phénomène son

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Dernière mise à jour de cette page le 16/06/2006

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